01 avril 2008
Afghanistan : l'alignement hyper-atlantiste de Nicolas Sarkozy fait des remous...
Le gouvernement organisait, mardi 1er avril, un débat au parlement sur l'engagement de nouvelles formes en Afghanistan. Alors qu'il affirme vouloir revaloriser le rôle des parlementaires, le premier Ministre a refusé qu'un vote soit organisé sur la question.
Bien lui en a sans doute pris, puisqu'il aurait, au Sénat tout au moins, été mis en minorité (ce qui aurait sans doute entrainé sa chute), comme en témoigne l'intervention du Sénateur centriste (Groupe UDF-UC) Philippe Nogrix, pourtant peu suspect d'accointances avec la gauche, et qui pourtant a été chaleureusement applaudie par celle-ci.
Intervention de Philippe Nogrix
Extrait du CRA (Compte rendu analytique) des débats.
Deux questions s'imposent : pourquoi débattons-nous ? Et de quoi
débattons-nous ? A ces deux questions, nous ne voyons aucune réponse
claire.
[...]
Contrairement
à ce qui a été dit ces derniers jours, le parlement français a déjà
voté pour l'envoi de troupes à l'extérieur. C'était en 1991, pour la
participation de la France à la première guerre du Golfe. Dans un
avenir proche, la Constitution pourrait d'ailleurs rendre systématiques
de tels votes. L'avant-projet de loi constitutionnelle de
modernisation des institutions de la Ve République ajoute à l'article
35 de la loi fondamentale un alinéa en vertu duquel « lorsque la durée
d'une intervention excède six mois, sa prolongation est autorisée par
le Parlement ». On ne peut exclure que cet alinéa encore énigmatique
signifie que, pour la question qui nous occupe, un vote du Parlement
aurait été requis. En conséquence, n'aurait-il pas été plus politique
d'anticiper l'application de la réforme des institutions en nous
faisant voter ?
Ma première question (pourquoi débattons-nous ?) pose le problème du déséquilibre général de nos institutions. En
l'occurrence, le Parlement ne donnera pas même l'image d'une chambre
d'enregistrement, mais celle d'une chambre stérile. Nos institutions
doivent être rééquilibrées en faveur de la représentation nationale :
c'est à ce prix que nous redynamiserons notre démocratie parlementaire.
Posons
maintenant la question de fond : de quoi débattons-nous ? Nous
débattons d'une question aux implications et enjeux majeurs.
Premier enjeu, le plus important : les
vies humaines. La vie de nos soldats, d'abord, car c'est à une vraie
guerre, meurtrière, qu'ils sont confrontés. D'où le problème de leur
plus ou moins grande exposition selon leur zone de déploiement. Mais
c'est aussi de la vie des civils afghans qu'il est question. Les
guerres propres auxquelles on essaie de nous faire croire n'existent
pas. Peut-être la vie des victimes de futures attaques terroristes où qu'elles aient lieu dans le monde est-elle aussi en jeu.
Deuxième
enjeu qui, sans être du même ordre, n'est pas pour autant négligeable :
l'enjeu budgétaire. 1 000 hommes de plus, cela a un coût !
Troisième
enjeu : l'enjeu géopolitique et géostratégique. La décision de
renforcer nos troupes en Afghanistan n'entre-t-elle pas dans le cadre
d'une inflexion majeure du positionnement géostratégique de la France
sur la scène internationale ? Une telle inflexion, si elle se
confirmait, pourrait avoir des incidences très importantes.
Face à ces enjeux, notre question prend toute son ampleur. Pourquoi envoyons-nous 1 000 hommes supplémentaires en Afghanistan ?
Les Canadiens, qui tiennent le sud du pays, avaient précisément demandé
1 000 hommes supplémentaires à leurs alliés, sous peine de retirer leur
contingent. Il aurait été parfaitement légitime de venir en renfort de
l'un de nos alliés dans le cadre d'une opération internationale
approuvée par l'ONU à laquelle nous participons. Mais
les 1 000 soldats français supplémentaires seront déployés dans l'est
du pays. Alors, pourquoi ces 1 000 hommes ? On nous parle de
pacification et de lutte contre le terrorisme. Mais depuis sept ans que
nous sommes en Afghanistan, les choses se sont-elles vraiment
améliorées ?
L'opération avait pour but de stabiliser le pays,
d'éradiquer le terrorisme des talibans et celui d'Al Qaïda. Mais n'y
a-t-il pas enlisement ? N'assiste-t-on pas à un Iraq, un Vietnam, une
Algérie bis ? C'est l'avis de James Jones, le prédécesseur de
John Craddock à la tête de l'Otan qui parle de « l'impasse » où se
trouvent les troupes alliées. Et nous en engageons de nouvelles ! Selon
lui, « Nos forces ne pourront éliminer les talibans par des moyens
militaires aussi longtemps qu'ils pourront à tout moment se replier au
Pakistan ». Les éliminer ici, c'est donc les voir réapparaître ailleurs
!
La question de fond est celle de la position que nous allons
adopter pour gérer la sortie du conflit, la transition vers la paix,
sachant qu'à ce sujet des divergences importantes existent entre la
Grande-Bretagne et les États-Unis d'Amérique. Quel camp allons-nous
choisir ?
Le futur de l'Afghanistan sera déterminé par les
progrès ou les échecs dans le domaine civil. La guerre que nous menons
limite-t-elle vraiment l'essaimage du terrorisme ? Et est-il prévu que
nos troupes participent plus activement à des actions civiles, à la
reconstruction, au développement ? La déclaration sur la stratégie
politico-militaire qui devrait être adoptée au sommet de l'Otan de
Bucarest le laisse espérer. Elle plaide en effet en faveur d'une prise
de relais par l'armée afghane du conflit et d'une approche globale de
la question associant action militaire et efforts de développement et
de reconstruction. Ces efforts nécessitent des moyens, donc de
l'argent. Or, plus du tiers de l'aide promise à l'Afghanistan sur la
période 2002-2008 n'a pas encore été fournie !
[...]
Reste
l'enjeu géostratégique. Est-il opportun d'envoyer 1 000 hommes
supplémentaires en Afghanistan ? Le déséquilibre du déploiement de nos
forces dans le monde ne nous garantit peut-être pas de pouvoir faire
face à des menaces d'urgence. L'envoi de troupes supplémentaires posera
un problème très concret : où trouver les hommes ? C'est une question
que se posent nos états-majors avec d'autant plus d'acuité que cet
envoi pourrait ne pas être compatible avec les engagements que nous
avons pris de répondre en urgence à toute menace selon les critères de
Petersberg.
Ainsi, ces 1 000 hommes ne correspondent pas à une
demande de nos partenaires, puisque les Canadiens avaient besoin de
renforts dans le sud et non à l'est, ni à une demande de nos
états-majors sur le terrain.
Seules des considérations géostratégiques plus globales peuvent expliquer cette décision. Le
renforcement des positions françaises en Afghanistan pourrait n'être
qu'un des éléments du repositionnement de la France sur la scène
internationale : plus clairement, ce serait l'un des éléments du
glissement atlantiste de la France.
Le choix
de déployer les troupes supplémentaires dans l'est du pays est aussi
lié au fait qu'elles y seront moins exposées qu'au sud.
Mais, surtout,
ce choix conforte le rapprochement franco-américain : c'est de l'est
qu'est menée la guerre contre Al Qaïda. Ces mille hommes
supplémentaires, un élément du glissement atlantiste de notre pays ? Il
est permis de le croire.
Cette évolution ne
risque-t-elle pas d'entraver la politique européenne de sécurité et de
défense ? Les signaux envoyés en direction de l'Angleterre et des
États-Unis peuvent ne pas toujours être compris par notre partenaire
allemand. Jusqu'où ira le glissement atlantiste de la France ? La
vision géostratégique que le Général de Gaulle avait su imposer
est-elle en train d'être remplacée par de nouveaux engagements ? Voilà
beaucoup de questions sans réponse...

